Methode PIKAS

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Cyber-harcèlement : quelles solutions ?

Quand le harcèlement ne s’arrête plus aux portes de l’école

A l’heure des réseaux sociaux et des Smartphones, le harcèlement scolaire ne se limite plus à des brimades  dans une cour de récréation. Il poursuit désormais la victime partout, à toute heure du jour et de la nuit : messages de haine, incitation au suicide, insultes répétées, piratage de compte, lynchage 2.0, publication de photos compromettantes etc. Comment lutter contre ce phénomène exponentiel qui conduit parfois la victime jusqu’au suicide ?

« Sur mon blog, je recevais fréquemment des commentaires anonymes qui se moquaient de mon physique, qui me disaient de quitter mon collège et de me suicider ». Myriam, étudiante de 21 ans, a été victime de cyber-harcèlement lorsqu’elle était en sixième. « J’étais amie avec deux filles qui ont commencé à s’en prendre à moi sans raison particulière. Ça a commencé en cours avec des injures et des moqueries puis sur Internet » raconte-t-elle. Sur le site Internet de l’Education Nationale dédié au harcèlement à l’école« agircontreleharcelementalecole.gouv.fr », le cyber-harcèlement est défini comme « un acte agressif, intentionnel perpétré par un individu ou un groupe d’individus au moyen de formes de communication électroniques, de façon répétée à l’encontre d’une victime qui ne peut facilement se défendre seule ». Ce phénomène connaît une recrudescence certaine depuis l’avènement de l’ultra-connexion. Selon une étude de la sociologue Catherine Blaya, 40% des élèves déclarent avoir été victimes d’une agression en ligne.

Le 6 février 2015, Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’Education Nationale, présentait son nouveau plan de lutte contre le harcèlement sur i-Télé. Estimant qu’ « un élève sur deux a été victime un jour de cyber-harcèlement », la ministre a insisté sur la mise en place de nouveaux outils pour mieux détecter les cas grâce à la formation des enseignants, la création du prix « Mobilisons-nous contre le harcèlement » et « une éducation au numérique des enfants ».

D’autres voix se sont élevées cette année contre le cyber-harcèlement comme celle de Nora Fraisse. Auteure de « Marion, 13 ans pour toujours », elle est la mère de Marion Fraisse, jeune collégienne harcelée à l’école et sur Internet qui s’est pendue le jour de son treizième anniversaire il y a deux ans. C’est ce tragique fait-divers qui a inspiré au journaliste Andréa Rawlins-Gaston l’idée du documentaire « Souffre-douleurs ils se manifestent » diffusé au mois de février sur France 2.

 

Eduquer pour endiguer 

La première solution pour lutter contre le cyber-harcèlement est la sensibilisation et l’éducation des parents à Internet afin qu’ils puissent à leur tour éduquer leurs enfants. Des réunions de prévention contre le cyber-harcèlement sont organisées dans les écoles élémentaires : le but est de sensibiliser les CM2 et leurs parents au cyber-harcèlement qu’ils seront susceptibles de rencontrer à leur arrivée au collège. Tous les parents ne maîtrisent pas bien les bases contrairement aux enfants qui « savent s’en servir mais sans connaître les conséquences de leurs gestes ». Dans certaines écoles jusqu’à 80 à 90% des élèves de CE2, CM1 et CM2 seraient déjà détenteurs d’un téléphone portable.

Là est le nœud du premier problème : la plupart des parents, ayant une certaine méconnaissance du Web et des réseaux sociaux, n’éduquent pas leurs enfants aux risques auxquels ils peuvent être confrontés. C’est ce qui est arrivé à Myriam, qui a donné le mot de passe de son compte instantané de messagerie MSN et de son blog Skyrock à une des deux filles qui l’a harcelée, lorsqu’elles étaient encore amies. « J’étais un peu naïve et je leur ai donné par gage d’amitié. Une fois, je suis rentrée de l’école et je me suis rendue compte que quelqu’un avait piraté mon compte MSN, avait modifié mon statut en insultant tous mes amis, et avait renommé un groupe « Pour les grosses putes comme Myriam ». Lorsque Myriam en a parlé à sa mère, elle lui a conseillé de changer de mot de passe, mais les dégâts étaient déjà faits.

Résultat, Internet est perçu par les mineurs comme une « cour de récréation planétaire » dans laquelle ils peuvent faire comme bon leur semble et où les réseaux sociaux servent de défouloir. Sans repères et avec l’impression de ne pas être dans la réalité, harceler devient beaucoup plus simple.

Justine Atlan dirige e-Enfance, une association agréée par le ministère de l’Education nationale pour prévenir et intervenir dans les établissements scolaires : « Nous organisons le soir des  réunions pour les parents, pour leur dire ce que l’on a pu voir des usages de leurs enfants la journée et pour les rendre co-acteurs de la prévention. Nous faisons de la prévention directement auprès des enfants car nous sommes dans l’urgence mais c’est aux parents de transmettre les bonnes pratiques et d’inclure cela dans l’éducation. C’est eux qui transmettent les valeurs et les principes à leurs enfants, ils doivent seulement prolonger cela sur internet ».

L’école, lanceuse d’alerte

Le cyber-harcèlement s’étend partout et tout le temps, mais c’est à l’école que le harcèlement commence. C’est le constat que dresse Justine Atlan: « C’est le lieu où se rencontrent les enfants, ou se crée le lien social pour les ados. De plus, le cyber-harcèlement est pris dans une dynamique de harcèlement plus générale. Ça se passe sur Internet le soir et ça revient à l’école le lendemain et vice-versa, et des conflits dégénèrent à cause de ça. » Myriam, dont le cyber-harcèlement a commencé en sixième, a rencontré les deux harceleuses à son collège. « Au début, nous étions amies et elles ont commencé à ne plus me parler au collège et à s’en prendre à moi sans raison particulière. Les insultes et les moqueries ont commencé à l’école puis ont continué sur Internet ».

Il ne s’agit pas seulement de prévenir et d’éduquer les parents, mais également de surveiller et d’alerter au quotidien en faisant de l’école un levier d’action. Le gouvernement a ainsi mis en place un certain nombre de mesures pour pousser à la vigilance dans l’environnement scolaire. Par exemple, dans chaque  académie et dans chaque département, il existe en tout 250 « référents harcèlement » qui sensibilisent, forment, et sont disponibles en cas de problème.

Pourtant, le corps enseignant est souvent dépassé par le phénomène, qui ne peut que le constater mais n’a pas de moyens d’actions réels. Les établissements scolaires, désemparés, finissent même par solliciter de l’aide : « Nous avons beaucoup de demandes de professionnels. Soit ce sont des professionnels de l’éducation purs et durs, soit péri-éducatifs (infirmières scolaires, CPE, éducateurs) » avoue Justine Atlan.

Une directrice d’une école élémentaire déclare : « On fait de la prévention car c’est notre seul moyen d’action. Mais on est vite dépassés par les évènements. Je connais des histoires terribles, lorsque j’ai fait un séjour au collège et que j’ai été confrontée à ce genre de phénomène. »

 

Punir et effacer

Le cyberespace renforce la sensation d’impunité. Déconnectés physiquement de leurs victimes, les jeunes harceleurs sont dégagés de toute culpabilité, ne voyant pas l’effet de ce qu’ils disent produit sur l’autre. Myriam savait qui la harcelait, mais n’a jamais pu dénoncer personne car les commentaires et les piratages étaient anonymes. « Je ne pouvais pas les accuser sans preuves » dit-elle.

Le cyber-harcèlement fait participer des jeunes qui n’auraient pas harcelé de manière classique « tout simplement car ça ne coûte rien de taper trois insultes et de cliquer pour liker une image dégradante ». D’après Catherine Blaya, interviewée sur France Inter, ces actes de cyber-harcèlement sont le fruit de « l’effet cockpit ». Cette expression, utilisée lors de la Seconde Guerre Mondiale, désignait la facilité des soldats à larguer anonymement des bombes depuis des avions. « Ils n’avaient pas l’impression de lâcher des bombes sur des êtres humains » explique-t-elle. Sous couvert d’anonymat, et seuls derrière leurs écrans, les jeunes n’ont pas l’impression de s’attaquer réellement à des personnes ou bien ont plus de facilité à le faire.

« Quand il y a un problème de légalité, nous orientons les victimes vers la police ou la gendarmerie ». Depuis la loi du 4 août 2014 sur l’égalité homme-femme, le harcèlement est puni et le cyber-harcèlement en est une circonstance aggravante. Dès lors, les harceleurs risquent la privation de liberté et des amendes. « Quand les harceleurs ont moins de 13 ans, c’est compliqué car ce sont les parents qui sont responsables dans le cadre des dommages et intérêts ». Des mineurs sont actuellement poursuivis pour cyber-harcèlement dans le cadre d’affaires comme celle de Marion Fraisse ou de Matteo, « mais comme les affaires n’ont pas encore été jugées, nous ne savons pas ce qu’il adviendra ».

En attendant, les harceleurs risquent déjà des sanctions au niveau scolaire dans leurs établissements. Cela va des punitions aux exclusions temporaires voire définitives. « C’est une bonne chose, car pendant longtemps c’est aux enfants harcelés qu’on conseillait de quitter les établissements. Les harceleurs restaient et ils recommençaient sur d’autres victimes ».

 

Lorsqu’un cas de cyber-harcèlement est détecté et avéré, il faut en supprimer les traces tout en prenant en charge les harceleurs et la victime. C’est ici qu’interviennent des plateformes comme le numéro Net-écoute, la CNIL (Commission nationale de l’informatique et des libertés) ou e-Enfance :« Nous travaillons en partenariat avec Facebook, Instagram, Whatsapp, Google, Youtube, Twitter, Ask etc. Les gens peuvent nous appeler s’ils ont quelque chose à supprimer et que ça n’a pas été fait après l’avoir signalé sur la plateforme concernée. Nous transmettons au réseau social concerné qui supprime le contenu indésirable dans les heures qui suivent, nos demandes montent en haut de la pile. Nous pouvons également faire fermer les comptes des harceleurs » raconte Justine Atlan.

e-Enfance a recours à ce genre de procédure seulement pour des cas graves nécessitant une intervention urgente. « Nous avons surtout vocation à aider les gens à signaler eux-mêmes car souvent ils ne savent pas le faire, à leur expliquer ce qui est légal et ce qui ne l’est pas. Nous effectuons une mission de pédagogie qui est de transmettre aux gens les bonnes pratiques pour qu’ils deviennent autonomes dans leur usage d’internet ». Malgré tout Internet n’oublie jamais vraiment, et pour le service juridique de la CNIL : « Les cas de suppressions de données sont extrêmement rares, c’est en dernier recours ».

Myriam raconte : « Le harcèlement sur mon blog et sur MSN a duré quelques mois, puis quand je suis arrivée en cinquième j’ai changé d’adresse mail et de blog et je n’ai plus eu de problèmes. »

Supprimer les traces passe aussi par le volet psychologique, le harcèlement laisse des séquelles aussi bien à la victime qu’au harceleur : « Un suivi des deux parties doit être opéré. Nous devons responsabiliser les jeunes et leur faire comprendre les enjeux de leurs actes. Il y a l’urgence de traiter la victime mais après il faut aussi s’occuper du harceleur si on ne veut pas qu’il continue. » Aujourd’hui, Myriam est étudiante en géopolitique et a mis ce mauvais souvenir derrière elle. Pourtant, cette période a été traumatisante : « Cette expérience m’a vraiment affecté et m’a rendue très méfiante envers les autres, j’ai beaucoup perdu confiance en moi. »

Pour Justine Atlan, le fait que le cyber-harcèlement soit répréhensible par la loi est bénéfique : « Pour des enfants un peu caïds qui se croient tout permis sur Internet, se retrouver face à un policier ou un gendarme va leur rappeler ce qu’ils risquent. »

Le cyber-harcèlement n’étant pas localisé, il est difficile pour les différents acteurs que sont les jeunes, l’école et les parents de le régler. Se rejetant souvent la faute les uns sur les autres, comme dans le cas Marion Fraisse dans lequel Nora Fraisse accuse directement l’école de négligence. Les solutions proposées par la loi restent maigres et l’école, dépassée, fait ce qu’elle peut pour endiguer le phénomène. Le fond du problème est le manque cruel d’éducation à Internet de toute une génération de parents et de professeurs face à une génération d’élèves née avec mais qui n’en perçoit pas les dangers.


 

TEMOIGNAGE. 

« Aller au lycée était devenu une torture »

Aujourd’hui âgée de 18 ans, Carla a vécu harcèlement et cyber-harcèlement au collège et au lycée. Son calvaire commence lorsqu’elle débute sa carrière de mannequin à l’âge de 13 ans. « Alors que j’ai eu droit à un article en première page dans le journal local, toutes les filles du petit village dans lequel je vivais m’ont tourné le dos. » Sensible et vulnérable, Carla devient « la personne à abattre ».

« Aller au lycée était devenu une torture. Le matin j’avais la boule au ventre quand ma mère me déposait. Monter les escaliers jusqu’à l’entrée du lycée en traversant cette marée d’adolescents était devenu mon cauchemar. Je passais mes récréations enfermée dans les toilettes pour ne plus devoir faire face au regard des autres ».

Les moqueries ne s’arrêtent pas à la porte de l’école et se poursuivent sur les réseaux sociaux : « J’avais perdu toute confiance en moi. J’étais devenu leur cible préférée, chacune de mes publications récoltait son lot d’insulte, de « pute », « salope ». On m’insultait aussi par messages ».

Par honte et par peur du regard des autres, Carla n’ose plus sortir de chez elle. « Il m’est arrivée de me faire cracher dessus dans la rue ». Pour couper court à la spirale infernale, elle arrête l’école à l’âge de 15 ans, en classe de seconde, et part à Paris pour poursuivre sa carrière.

« A cause de cela j’ai pris les jeunes de mon âge en horreur : Je faisais des détours lorsque je passais devant une terrasse remplie d’adolescents par peur des moqueries par exemple. Cela m’a conduit à ne vouloir être entourée que de personnes plus âgées que moi ». Cette stratégie d’évitement l’a aussi poussée à ne plus se rendre sur les réseaux sociaux. « J’ai arrêté d’aller sur Facebook. Et même si c’est terminé, je n’y suis toujours pas retournée. Je suis censée pour mon travail être très active sur Instagram mais j’ai perdu l’habitude de dévoiler ma vie sur Internet, sans doute pour me protéger ».

Aujourd’hui Carla est bien dans sa peau et poursuit sa carrière en France et à l’étranger : « J’ai compris qu’il fallait aller au-delà des commentaires désobligeants ». Repenser à ses anciens bourreaux la fait même sourire : «  Toutes ces filles qui m’ont rendu la vie si dure sont revenues me parler pour me dire que je suis un exemple pour elles et qu’elles m’ont toujours admiré ».

Maëva, 17 ans et Damien, 18 ans, scolarisés en lycée ont été témoins de cas de cyber-harcèlement :

 


 

« C’est à l’école de bâtir une éthique du numérique »

Jean-Pierre Bellon est professeur de philosophie et président de l’Association de prévention des phénomènes de harcèlement entre élèves (APHEE) depuis 2006. Sa mission est de former et d’aider les professionnels à répondre à ce type de violences.

Comment régler un cas de cyber-harcèlement ?

Harcèlement et cyber-harcèlement se tiennent par la main, l’élève harcelé sur les réseaux sociaux l’est aussi en classe la journée. C’est à l’école et au personnel éducatif de prendre en charge toutes les situations de harcèlement. C’est inscrit dans la loi depuis 2013. Mais dans les faits, les équipes encadrantes sont souvent désarmées et faute disposer des bonnes méthodes, elles commettent souvent des fautes. La sanction des harceleurs est parfois nécessaire, mais elle ne peut pas à elle seule faire cesser le harcèlement. Pour l’interrompre, il faut s’occuper de tous ceux qui ont pris part au harcèlement. D’où l’intérêt de la méthode Anatol Pikas dite de la préoccupation partagée que nous utilisons actuellement. Elle consiste en une série d’entretiens individuels avec les harceleurs au cours desquels on recherche comment ils peuvent trouver eux-mêmes une issue au problème dont ils sont l’origine. Cela est long mais très efficace.

C’est donc uniquement au personnel enseignant d’éduquer et de lutter contre ce phénomène ?

Une fois encore, oui, c’est à l’école d’intervenir. Si l’école n’éduque plus il y a des questions à se poser. La prévention commence avec un travail de réflexion avec les élèves. En décortiquant certains cas qui se sont produits comme nous l’avons fait avec Bertrand Gardette dans notre dernier ouvrage, on se rend compte que tous auraient pu être arrêtés avant l’issue fatale si la parole des adultes s’était interposée. Pourquoi un ado qui reçoit une photo à caractère sexuel ne la détruit-il pas immédiatement ? Pourquoi la réexpédie-t-il ? Et pourquoi ces mêmes élèves se retournent-ils contre la victime dès que la photo est diffusée ? Il faut que toutes ces questions soient débattues en classe avec les jeunes. Quel éducateur peut prétendre que ce n’est pas son rôle ?