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L’esprit critique est reconnu comme l’une des compétences clés du XXIe siècle par l’OCDE. Depuis cette reconnaissance, la notion d’« esprit critique » est portée aux nues par les éducateurs et par les politiques. Pourtant, cette notion reste difficile à définir et une éducation à l’esprit critique reste marginale, parce qu’elle n’entre pas dans les programmes et quotas horaires mais également parce que les enseignants se trouvent parfois démunis.

Dans leur livre Des têtes bien faites (Presses Universitaires de France), un collectif de chercheurs en psychologie et en sciences s’efforce de définir l’esprit critique et donne des pistes pour une éducation à l’esprit critique.

Ils y rappellent que l’esprit critique est défini selon deux dimensions :

  • l’habilité : la capacité à utiliser les outils de la pensée critique,
  • la disposition :la propension à utiliser spontanément la pensée rationnelle.

Certaines dispositions les plus fréquemment admises sont la curiosité, l’ouverture à la nouveauté et une certaine flexibilité dans la considération des opinions d’autrui, une capacité à saisir les opportunités permettant l’usage de l’esprit critique, la valorisation d’avis alternatifs, la capacité à reconsidérer son avis et enfin une justesse et une honnêteté dans l’appréciation des avis et opinions.

La pensée critique est multidimensionnelle. Les auteurs citent 5 dimensions clés de l’esprit critique.

5 dimensions clés de l’esprit critique

L’interprétation

L’interprétation correspond à la compréhension du sens immédiat (explicite) et des sous-entendus (implicites) d’un texte ou d’un discours.

La capacité à comprendre qu’un énoncé est ironique ou parodique fait par exemple partie de cette composante de l’esprit critique.

L’analyse

L’analyse désigne la capacité à percevoir les relations logiques entre des propositions ou la structure d’un raisonnement.

Il s’agit de savoir reconnaître des biais cognitifs et des types de raisonnement reposant sur des biais. Par exemple, un argument du type « Si l’acupuncture n’était pas efficace, est-ce qu’on l’utiliserait à aussi grande échelle dans le monde ? » fait l’appel à la popularité (l’argument de la popularité n’étant pas un argument recevable d’un point de vue critique et scientifique).

L’évaluation

L’évaluation est la capacité à évaluer la pertinence d’un argument ou la fiabilité d’une source d’informations.

Savoir sélectionner un site Internet fiable (en reconnaissant – et excluant – les sites publicitaires ou parodiques) pour répondre à une question en fait par exemple partie.

L’inférence

L’inférence regroupe le raisonnement logique déductif (classique), probabiliste (raisonnement sur les possibles) et inductif (découvrir des règles à partir d’exemples).

L’explication

L’explication est la capacité à formaliser, communiquer et justifier son propre raisonnement de manière claire. La meilleure manière d’évaluer cette compétence est de demander aux personnes dont l’on souhaite estimer l’esprit critique de rédiger un texte pour répondre point par point à un argumentaire douteux. On cote alors la qualité de la réfutation et la clarté de la démonstration.

Des exemples d’éducation aux médias par l’esprit critique pour les enfants et adolescents (utiles aussi pour les adultes)

Rose-Marie Farinella est enseignante en cours moyen (CM1 et CM2) à Taninges en Haute Savoie. Elle décrit les séquences d’éducation aux médias qu’elle a mises en place auprès de ses élèves. Les éléments décrits peuvent servir de points d’appui pour les adultes souhaitant cultiver leur esprit critique.

Les 5W : 5 questions clés

Pour démarrer leurs investigations, les élèves apprennent à disséquer une information à la lumière des « 5 W »

  1. Who ? Qui ?
  2. What . Quoi ?
  3. Where ? Où ?
  4. When ? Quand ?
  5. Why ? Pourquoi ?

Ces 5 questions amènent les enfants à se demander si le contenu du site internet semble plausible et cohérent.

Les élèves sont ensuite invités à remonter jusqu’à la source, en identifiant l’auteur, la date et le site sur lequel l’information a été diffusée.

  • Ce site est-il sérieux ? Parodique ? Dangereux ?
  • Les publications de ce site semblent-elles crédibles ? Ce site a-t-il déjà par le passé diffuser des fausses informations (hoax) ?
  • A-t-on affaire à un expert d’un domaine particulier ? À un journaliste professionnel ?

Les élèves peuvent apprendre à cliquer sur les onglets « À propos », « Qui sommes-nous ? » ou « Mentions légales » pour savoir si un site est fiable lorsqu’ils n’en ont jamais entendu parler. Cette stratégie permet d’identifier immédiatement les sites parodiques qui affichent pour la plupart d’entre eux le caractère humoristique de leurs textes dans les rubriques “à propos” ou “qui sommes-nous ?”. Si ces mentions sont absentes, il s’agit déjà d’un indice sur la faible fiabilité du site en question. De plus, les mentions légales doivent indiquer le nom et le prénom d’un directeur de publication. Il sera alors possible de faire des recherches sur cette personne pour voir quel est son parcours (études, CV, métier…).

Croiser les sources

Une stratégie indispensable est présentée aux élèves pour exercer leur esprit critique : croiser les informations de plusieurs médias fiables et écarter celles en provenance de sites sujets à caution.

Même quand le journal est fiable, il est utile de prendre la peine de recouper l’information pour vérifier que le rédacteur ne s’est pas trompé et trouver des éclairages différents.

Enfants, adolescents et adultes ont tout intérêt à s’entraîner à recouper sur différents médias des informations sur un même événement.

Des outils de vérification

Même quand une publication provient d’un site qui se prétend sérieux, les élèves ont à leur disposition « Decodex », une extension pour navigateurs créé par « Les Décodeurs » du journal Le Monde permettant de vérifier les informations.

Les élèves peuvent utiliser un autre outil de vérification : CrossCheck (outil collaboratif).

Ces outils peuvent également être utilisés par les adultes (d’ailleurs, le croisement des sources reste valable après vérification car le Decodex n’est pas infaillible).

Des figures de style et des formules littéraires à repérer

Les élèves peuvent être sensibilisés à certaines tournures de phrases : des groupes nominaux tels que « quelques femmes ont dit que »/ « certaines personnes affirment que »/ « des gens ont rapporté que »/ « plusieurs études montrent que » ne constituent pas une source fiable.

Les déterminants indéfinis introduisent une opinion et non un fait prouvé.

Décoder des images

Les images peuvent être également être détournées : une photo retouchée sur Photoshop, un cadrage utilisé pour cacher des éléments, une légende et/ou une date sans lien avec la photo originale…

Les élèves peuvent apprendre à déjouer ces pièges, grâce à des applications simples comme Google Image ou Tineye afin de retrouver où et quand une photo a été postée.

Google Map et Street View permettent quant à elles de visualiser un lieu et de vérifier s’il s’agit bien de l’endroit où a été prise la photo.

Vous avez peut-être vu passer dernièrement une photo avec un cliché IRM d’une mère et son enfant se faisant un câlin avec des zones cérébrales en couleurs. De nombreuses pages l’ont relayée en affirmant qu’on y voyait les neurones de l’amour. Or l’image relayée avait été retouchée (voir l’article à l’origine de la “vraie” image : Stunning MRI image offers modern twist on mom and baby photo

Faire des suppositions pour savoir “à qui profite le crime”

Pour chaque fausse information repérée, les élèves peuvent émettre des hypothèses sur les raisons de sa diffusion.

  • Est-ce pour faire rire ?
  • Par négligence ?
  • Pour générer des clics ?
  • Pour faire de la publicité ? Au profit de qui ?
  • Pour convaincre ou alors pour nuire ? Pour convaincre qui ? Pour nuire à qui ?

Ainsi, l’éducation à l’esprit critique consiste à faire prendre conscience aux enfants (et aux adultes) combien il est important de prendre un temps de réflexion, de ne pas réagir à chaud avant de relayer une information (texte, image, vidéo…).

Utiliser les réseaux sociaux

Des séances peuvent être consacrées aux usages d’Internet et des réseaux sociaux. Rose-Marie Farinella s’appuie sur le programme « Vinz et Lou sur Internet », inscrit dans le cadre du projet « Safer Internet Plus » de la Commission européenne, qui propose des ressources adaptées aux jeunes de 7 à 12 ans (quiz, dessins animés, documentations…).

Pour aller plus loin : https://www.vinzetlou.net

Pour les adultes, il existe de nombreux blogs, des chaînes YouTube et des comptes sur les réseaux sociaux qui permettent d’exercer notre esprit critique. J’aime beaucoup pour ma part la chaîne Hygiène Mentale et il existe de nombreux comptes Facebook de zététique. Les livres Votre cerveau vous joue des tours de Albert Moukheiber (éditions Allary)  et Petit cours d’autodéfense intellectuelle de Normand Baillargeon (éditions Lux Instinct de Liberté) m’ont beaucoup plu.

L’esprit critique : des compétences utiles à vie

Rose-Marie Farinella affirme que, même si la réalité virtuelle se généralise et que d’autres technologies apparaissent, les élèves auront toujours besoin de solliciter leur esprit critique, d’identifier les sources des informations auxquelles ils sont confrontés, de croiser et trier les informations, de contextualiser les textes et les images, pour se forger leur propre opinion, la plus éclairée possible et susceptible d’évoluer en fonction de nouvelles informations reçues (et même recherchées !).

Cette remarque est imminemment pertinente pour les adultes également.

L’esprit critique est un sujet qui me tient à cœur et que je vais creuser à l’avenir pour plusieurs raisons :

  • je me suis rendue compte que certains auteurs en qui j’avais placé ma confiance étaient eux-mêmes sujets aux biais cognitifs et que j’ai pu relayer des informations erronées (quand cela s’est produit, j’ai modifié ou supprimé les articles);
  • je suis consciente que les réseaux sociaux favorisent les bulles et qu’il est donc difficile de voir passer un post qui “débunke” une information problématique;
  • j’ai l’impression que les réseaux qui tournent autour de l’éducation bienveillante et de l’écologie sont particulièrement sensibles à la croyance en des infos sujettes à caution (comme la loi de l’attraction, le cerveau gauche et droit, les neuromythes ou encore les positions du Dr Ducanda sur le lien entre écran et autisme).

Béatrice Kammerer en parle d’ailleurs dans livre récemment paru chez Larousse : L’éducation vraiment positive. Béatrice Kammerer regrette que des “neurobullshits” soient relayés dans certains ouvrages d’éducation bienveillante pour le grand public (ex : cerveau haut/ cerveau bas ou exagération et extrapolation des conclusions de certaines études) et aimerait que les acteurs de l’éducation bienveillante traitent davantage de l’esprit critique. J’entends donc la critique, j’accueille l’inconfort et les doutes que cela suscite en moi et j’essaie d’y répondre (maintenant avec cet article et dans le futur avec d’autres articles et une méfiance accrue envers les informations que je relaie).  C’est également la raison pour laquelle je ne relaie pas d’autres posts que les miens sur ma page Facebook car je souhaite rester seule responsable du contenu (et pouvoir en rendre entièrement compte si le contenu pose problème et en connaître précisément les sources).

Éducation à l’esprit critique : connaître les biais cognitifs pour les déjouer et les inhiber

Notre cerveau nous trompe : comprendre les heuristiques et les biais cognitifs pour plus de flexibilité mentale (et moins de violence)

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Source : Des têtes bien faites : défense de l’esprit critique de Sylvain Delouvée (Presses Universitaires de France). Disponible en médiathèque, en librairie ou sur internet.

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